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Jean Giono
Jean Giono en 1932.
Fonction
Président du jury du festival de Cannes
Georges Simenon
Tetsur? Furukaki
Biographie
Naissance
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Manosque (France)Voir et modifier les données sur Wikidata
Décès
Voir et modifier les données sur Wikidata (à 75 ans)
Manosque (France)Voir et modifier les données sur Wikidata
Sépulture
Cimetière ancien de ManosqueVoir et modifier les données sur Wikidata
Nom de naissance
Jean Fernand GionoVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité
françaiseVoir et modifier les données sur Wikidata
Activités
Écrivain, traducteur, réalisateur de cinéma, poète, scénariste, romancier, dramaturgeVoir et modifier les données sur Wikidata
Période d'activité
-Voir et modifier les données sur Wikidata
Père
Jean-Antoine Giono (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Conjoint
Élise Giono (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Enfants
Aline Giono (d)
Sylvie Durbet-Giono (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Autres informations
Membre de
l'Académie Goncourt (1954-1970)
Conflit
Première Guerre mondialeVoir et modifier les données sur Wikidata
Genre artistique
Roman, nouvelle, essai, théâtre, cinéma, poésie
Distinction
Légion d'honneur
Prix littéraire Prince-Pierre-de-Monaco
Prix littéraire américain Brentano
Prix littéraire américain Northcliffe
?uvres principales
  • Colline (1929)
  • Un de Baumugnes (1929)
  • Regain (1930)
  • Que ma joie demeure (1935)
  • Un roi sans divertissement (1947)
  • Le Hussard sur le toit (1951)
  • L'Homme qui plantait des arbres (1953)

Jean Giono, né le à Manosque dans les Basses-Alpes, où il est mort le , est un écrivain et cinéaste français.

Ses ?uvres, souvent ancrées dans le monde paysan provençal, n'en ont pas moins une portée universelle. Bien qu'ami de nombreux écrivains et artistes célèbres (André Gide, Henry Miller, Bernard Buffet?), il demeure en dehors des courants littéraires dominants de son époque, développant pendant plus de quarante ans une ?uvre d'une grande originalité.

Il vit principalement à Manosque, et sa culture ? notamment littéraire ? est essentiellement autodidacte (il a quitté le collège à 16 ans pour travailler), se fondant d'abord sur des ?uvres classiques, avant de s'élargir à la modernité. Membre de l'académie Goncourt de 1954 à sa mort, il est parfois perçu comme un simple écrivain "régionaliste", mais ses écrits transcendent les frontières et abordent des thèmes qui concernent la condition humaine.

Giono poursuit également une réflexion très personnelle sur l'art de l'écriture, notamment dans son roman Noé (1948), où il explore la relation entre le romancier et son imaginaire, ou encore dans son Journal.

Biographie

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Jeunesse et formation

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Plaque sur la maison natale de Giono au 2, rue Torte à Manosque.

Jean Fernand Giono naît le à Manosque de Jean Antoine Giono (né en 1845 à Saint-Chamas, mort en 1920), cordonnier anarchiste d'origine piémontaise, et de Pauline Victorine Pourcin (née en 1857 à Saint-Cloud, morte en 1946), d'ascendance picarde par sa mère et provençale par son père, qui dirige un atelier de repassage. Giono a évoqué son enfance dans Jean le Bleu, avec la « belle figure de guérisseur libertaire » de son père, qui a marqué profondément l'écrivain. Son père aurait accueilli et aidé nombre de proscrits et d'exilés.

Pour Pierre Citron, son biographe, l'enfance de Giono, issu de cette famille modeste, dont il est le fils unique (et très aimé), « est pauvre et heureuse. Pour lui c'est un âge d'or dont il fera revivre l'atmosphère, directement ou indirectement, tout au long de sa vie. Ce bonheur est fracassé par la guerre de 14 ».

Jean Giono vers 1900, âgé d'environ 5?7 ans. Photo exposée devant sa maison natale, 1, rue Torte, à Manosque).

En 1911, un an avant son baccalauréat, la mauvaise santé de son père et les faibles ressources de la famille l'obligent à interrompre ses études. Il travaille dans une banque, le Comptoir national d'escompte. Il doit parallèlement s'instruire en autodidacte pour assouvir sa soif de savoir. Car il est déjà un lecteur passionné et se constitue l'amorce d'une bibliothèque où figurent les plus grands auteurs, notamment de l'Antiquité grecque et latine, mais aussi Lamartine, Victor Hugo, Stendhal, et la lecture sera toujours pour lui une activité vitale. Dès 1910, il commence à écrire, avec un texte en prose, "Apporte Babeau" (repris plus tard dans le recueil de nouvelles L'Eau vive), puis un roman médiéval, Angélique, qu'il reprendra à plusieurs reprises avant de l'abandonner en 1924 (Gallimard publiera ce manuscrit, bien avancé, en 1980).

En 1914, avant d'être mobilisé, il rencontre Élise Marie Maurin (1897-1998), fille d'un coiffeur et d'une couturière ; elle est interne au lycée d'Aix, puis répétitrice à Ajaccio et professeure suppléante au collège de Manosque. Giono lui lit les textes et poèmes qu'il compose alors. C'est, presque tout de suite, le grand amour réciproque. Du fait de la guerre, ils ne se marieront que le , peu après la mort du père de Giono, le . Ce mariage civil fait « soupirer » Pauline Giono, la mère de Jean, d'après son biographe Pierre Citron. Jean et Élise Giono auront deux filles : Aline (1926-1984) et Sylvie, née le , qui publieront des livres de souvenirs sur leur père.

Le traumatisme de la Grande Guerre

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Jean Giono est mobilisé fin 1914. Il est envoyé comme élève aspirant à Montségur, dans la Drôme. Il ne sera jamais aspirant, n'ayant manifestement pas le sens de l'armée, ni le goût de la chose militaire. En , pendant la Première Guerre mondiale, il est incorporé comme soldat de deuxième classe à Briançon au 140 régiment d'infanterie.

Il participe aux batailles les plus terribles du conflit (Artois, Champagne, Verdun, la Somme, le Chemin-des-Dames) et en ressort traumatisé. Son meilleur ami, Louis David, et nombre de ses camarades sont tués. En 1916, il voit sa compagnie décimée, et il est commotionné par l'explosion d'un obus tout proche. Plus tard, en 1918, au cours de la bataille du mont Kemmel, en Belgique, il est « légèrement » gazé. Il reste cependant choqué par l'horreur de la guerre, les massacres, la barbarie, l'atrocité de ce qu'il a vécu dans cet enfer, et il devient un pacifiste convaincu, comme bon nombre d'anciens poilus. Son pacifisme ne sera pas d'abord rationnel, mais viscéral et existentiel.

« Nous avions "fait" les Éparges, Verdun, la prise de Noyon, le siège de Saint-Quentin, la Somme avec les Anglais, c'est-à-dire sans les Anglais, et la boucherie en plein soleil des attaques de Nivelle au Chemin des Dames. [?] J'ai vingt-deux ans et j'ai peur. »

? Jean Giono, Recherche de la pureté, 1939.

Démobilisé en , il aura traversé la guerre sans blessure trop grave malgré son gazage, « sans avancement, sans décoration et sans avoir tué personne », dira-t-il fièrement.

Giono écrivain n'abordera frontalement cette période traumatisante de sa vie que dans les années trente (à l'exception de la nouvelle "Ivan Ivanovitch Kossiakoff", publiée en revue en 1925 avant d'être reprise dans le recueil Solitude de la pitié en 1932). Il le fera d'abord par le biais du roman (Le Grand Troupeau, 1931), puis sous la forme de l'essai pacifiste (Refus d'obéissance, 1937). Mais le souvenir des horreurs de la guerre se prolongera bien au-delà, jusque dans Le Hussard sur le toit (1951), à travers la description d'une épidémie de choléra au XIXe siècle.

Écriture et engagement dans l'entre-deux-guerres

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Jean Giono (à droite) et son cousin le peintre Serge Fiorio, dans les années 1930.

La lecture des écrivains classiques (en particulier Virgile et Homère - voir les allusions à « l'Iliade rousse » dans Jean le Bleu) renforce la vocation de Giono pour l'écriture. Le peintre Lucien Jacques, qui a découvert ses premiers poèmes publiés dans la revue marseillaise La Criée, devient son ami, l'encourage et publie dans sa revue Les Cahiers de l'Artisan son recueil Accompagnés de la flûte (1923).

Après un premier roman refusé par Grasset, Naissance de l'Odyssée (qui sera publié en 1930), Colline, qui paraît en 1929 chez le même éditeur, est très bien accueilli et l'introduit dans le milieu littéraire parisien (rencontre d'André Gide, de Jean Paulhan, de Léon-Paul Fargue). L'écriture prend de plus en plus d'importance dans la vie de Giono, si bien qu'après la liquidation, en 1929, de la banque dans laquelle il travaillait, il décide de cesser toute autre activité professionnelle pour se consacrer exclusivement à son ?uvre.

Ses deux romans suivants, Un de Baumugnes (1929) et Regain (1930), rencontrent également le succès, ce qui lui permet d'acquérir sa maison « Le Paraïs » à Manosque. D'ailleurs, il reçoit en 1929 le prix américain Brentano pour Colline, ainsi que le prix Northcliffe en 1930 pour son roman Regain. Il est nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1932.

La "montée des périls" au début des années 1930 le pousse à s'engager politiquement. Il adhère à l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires (mouvance communiste) et participe à différentes actions, mais prend assez rapidement ses distances avec les communistes, par pacifisme et désaccord sur l'URSS de Staline.

Entre 1930 et 1934, il a une liaison avec la journaliste Simone Téry.

Giono à la fin des années 1930.
Ferme des Graves à Redortiers, qui a abrité les réunions des amis de Giono au Contadour.
Portrait de Jean Giono en 1937 par Eugène Martel.

Après Le Grand Troupeau (1931), Jean le Bleu (1932), et Le Chant du monde (1934), il publie en avril 1935 Que ma joie demeure, qui connaît un grand succès, particulièrement auprès de la jeunesse. Ce titre est une allusion explicite à la cantate de Jean-Sébastien Bach, Jésus que ma joie demeure, par laquelle il souhaitait exprimer sa foi en une communauté des hommes, au plus près de la nature, par-delà les religions. Batailles dans la montagne (1937) sera son dernier roman publié avant la Seconde Guerre mondiale.

Il commence à traduire Moby Dick en français (avec Lucien Jacques et Joan Smith), qui sera publié en 1941, avec un roman intitulé Pour saluer Melville, récit d'un épisode imaginaire de la vie de l'écrivain américain.

Pendant l'été 1935, sa fille ayant contracté une primo-infection, il fait un premier séjour à la montagne, à Lalley, dans le Trièves, où il reviendra plusieurs fois après la guerre, pour fuir la chaleur de Manosque.

En septembre 1935, Giono conduit quelques amis et une cinquantaine de personnes pour une randonnée sur le plateau du Contadour, dans la montagne de Lure. Bloqués accidentellement, et subjugués par la beauté des lieux, ils décident de s'y retrouver régulièrement : ainsi naissent les Rencontres du Contadour, qui se poursuivront deux fois par an jusqu'à l'été 1939. C'est l'époque de la publication de l'essai Les Vraies Richesses (1936), dédié "À ceux du Contadour".

Les prémices d'une nouvelle guerre se manifestent bientôt. Jean Giono publie alors ses essais d'inspiration pacifiste, et qui font l'éloge de la civilisation paysanne contre le progrès technique et les villes déshumanisées : Refus d'obéissance (1937), Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938), Le Poids du ciel (1938), Précisions (1939), Recherche de la pureté (1939).

La déclaration de guerre interrompt la neuvième réunion au Contadour. Les « disciples » attendent la réaction de Giono. Elle est difficile pour cet homme libre qui ne voulait pas être directeur de conscience et qui avait écrit : « Vous êtes, vous, de l'humain tout frais et tout neuf. Restez-le ! Ne vous laissez pas transformer comme de la matière première [?]. Ne suivez personne. Marchez seuls. Que votre clarté vous suffise. »

Malgré son "refus d'obéissance", et pour préserver sa famille, il rejoint son centre de mobilisation à Digne. Cependant, à cause d'un tract pacifiste signé de son nom, il est arrêté le et emprisonné au Fort Saint-Nicolas de Marseille. Suite aux protestations de plusieurs personnalité du monde culturel et intellectuel, en particulier André Gide et Abel Gance, il est libéré le 11 novembre après un non-lieu, et dispensé de ses obligations militaires.

L'Occupation : une période critique

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Pendant la guerre, Giono continue à publier (un recueil de nouvelles, L'Eau vive, un essai, Triomphe de la vie, des pièces, Théâtre), comme d'ailleurs nombre d'auteurs de premier plan tels que Mauriac, Colette, Cocteau, Sartre, Camus. Le passage obligatoire par la censure de l'Occupant l'amène à avoir des contacts avec les autorités allemandes lors de ses séjours à Paris en 1943. La publication de ses livres et la représentation de sa pièce Le Bout de la route de 1941 à 1943 font l'objet de comptes rendus et d'interviews dans la presse collaborationniste, comme le journal Aujourd'hui, ou encore à Radio Paris. Cependant, contrairement à certaines rumeurs malveillantes, il ne s'est pas "enrichi" et a même dû vendre des manuscrits pour faire face aux besoins de sa famille.

Ayant acheté deux petites fermes en 1939, il dispose de ressources alimentaires qui, selon sa fille, lui permettent de nourrir sa famille (il a aussi chez lui sa mère et son oncle) et d'abriter ou d'aider nombre de personnes de passage, en particulier pour les mettre à l'abri des polices allemande et française. On peut citer Karl Fiedler, architecte trotskiste allemand, l'écrivain Jean Malaquais, « juif apatride », le musicien Jan Meyerowitz, Lou Ernst-Strauss, ex-épouse de Max Ernst. Sa fille mentionne également plusieurs autres personnes en fuite recueillies au Paraïs.

Cependant, avant même la fin de la Seconde Guerre mondiale, les milieux de la Résistance reprochent à Giono une proximité avec la collaboration. Le régime de Vichy, avec son idéologie du "retour à la terre", son éloge de l'artisanat, a récupéré certaines idées de Giono avant-guerre, même si l'utilisation de sa pensée est souvent restée très caricaturale, vantant son « néoprimitivisme », voire son « tarzanisme ». D'autre part, suite à un contrat signé en 1941, il a fait paraître en feuilleton son roman Deux cavaliers de l'orage dans La Gerbe, journal collaborationniste dirigé par Alphonse de Chateaubriant, et un reportage sur lui, avec des photos d'André Zucca, a été publié en janvier 1943 dans Signal, sorte de Paris Match national-socialiste, toutefois reconnu pour sa qualité.

Une bombe est déposée devant sa maison la nuit du 11 au et explose sans faire de blessés, emportant cependant la porte d'entrée. Il pourrait s'agir d'un avertissement de la Résistance locale, dans laquelle il comptait plusieurs amis, en particulier Louis Martin-Bret, chef de la Résistance dans les Basses-Alpes.

En septembre 1944, quelques jours après le débarquement allié en Provence, Giono est arrêté sur ordre du commissaire de la république Raymond Aubrac, accusé de "collaboration" et interné à Saint-Vincent-les-Forts. Il ne sera libéré qu'en janvier 1945, sans avoir été inculpé, "attendu qu'il résulte du dossier qu'aucune charge ne pèse contre [lui]" (Préfecture des Basses-Alpes, Procès-verbal de la commission de triage). Son maintien prolongé en détention avait pour objectif officieux de le garder à l'abri d'éventuelles vengeances locales.

Néanmoins, le Comité national des écrivains, organisme issu de la Résistance, l'inscrit sur sa "liste noire", ce qui interdit de fait toute publication de son ?uvre en France. Bien des résistants qui avaient lutté contre le régime de Vichy ne lui avaient pas pardonné cette phrase : « Je préfère être un Allemand vivant qu'un Français mort » (Cahiers du Contadour, n III-IV, ), considérant cette citation comme une offense à leurs sacrifices. Cette phrase doit toutefois être située dans le contexte du pacifisme intégral de Giono, alors qu'une nouvelle guerre menaçait. Il est notoire d'autre part que le CNE était largement sous le contrôle des communistes, représentés en particulier par Louis Aragon. Or ils n'avaient pas pardonné à Giono, ancien "compagnon de route", ses prises de position d'avant-guerre, qui rejetaient avec la même force toutes les dictatures, que ce soit celle d'Hitler, de Mussolini ou de Staline (voir en particulier Le Poids du ciel, "Danse des âmes modernes"). D'où de violentes attaques contre Giono dans les Lettres françaises, en particulier de la part de Tristan Tzara dans un article particulièrement injurieux et calomniateur : "Un romancier de la lâcheté : Jean Giono" (7 octobre 1944).

Cette mise à l'index ne prend fin qu'en 1947, alors que le CNE est de plus en plus contesté de l'intérieur pour ses excès (en particulier par Jean Paulhan), avec la parution d'Un roi sans divertissement aux éditions de La Table Ronde. Selon sa fille, cette longue période de mise à l'écart et de mépris populaire inspirera à son père l'épisode du Hussard sur le toit dans lequel Angelo, poursuivi par la foule qui cherche un bouc émissaire, se réfugie sur les toits de Manosque. D'après elle, ce fut une satisfaction de « faire mourir les habitants de Manosque de manière horrible, sale, souffrant physiquement et moralement, au milieu de vomissures et de diarrhée ».

Les défenseurs de Giono le présentent comme un pacifiste trompé un moment par le régime de Vichy qui, pour lui, amenait la paix (de même qu'il avait apporté son soutien aux accords de Munich en 1938). Le fait que les idées qu'il avait défendues plusieurs années avant la guerre, et qui avaient suscité l'enthousiasme de la jeunesse à l'époque du Front populaire, aient été ensuite reprises par le Régime de Vichy, n'est pas selon eux une preuve qu'il était réciproquement un soutien du régime. Il n'a de fait jamais écrit une ligne en faveur de Pétain ni de l'Occupant. Du reste, les Allemands ont tenté à plusieurs reprises, en vain, de le faire venir au « Congrès des écrivains de l'Europe » à Weimar, auquel ont participé sept écrivains français notoirement collaborateurs, parmi lesquels Drieu La Rochelle, Marcel Jouhandeau, Jacques Chardonne. Giono s'est excusé, prétextant la mauvaise santé de sa mère, mais les termes par lesquels il a exprimé sa "reconnaissance" sont de toute évidence diplomatiques.

Selon le critique américain Richard Golsan, l'écrivain a pris lui-même contact avec les autorités allemandes, ce qui au demeurant n'avait rien d'exceptionnel dans le monde des lettres sous l'Occupation, où il fallait en passer par la censure pour publier. Le Sonderführer Gerhard Heller, rappelle-t-il, le trouvait « "extrêmement bien disposé" envers la collaboration ». Mais on sait que Heller affichait lui-même volontiers une attitude bienveillante à l'égard des écrivains français, certes pour mieux les contrôler, mais aussi par amour sincère pour la culture française, ce qui relativise l'attitude prêtée à Giono. Dans un article que le journal collaborationniste La Gerbe consacre à Giono le sous le titre "Jean Giono, berger", l'écrivain qualifierait la défaite de 1940 et Vichy de « grande expérience » après des « années d'erreurs ». Mais l'article mêle de manière très libre les propos du journaliste Marius Richard et ceux qu'il a recueillis à la volée, dont l'exactitude n'est pas garantie.

Autre élément à charge selon Richard Golsan, Giono, dans son Journal de l'Occupation, affirme qu'Allemands et Anglo-Américains, lorsque les premiers mitraillent les fuyards de l'exode et les seconds bombardent Forcalquier « pour le plaisir », sont « semblables », et que les résistants sont des « assassins » et des « voyous », qui se cachent derrière un « patriotisme » dérisoire. Les mots durs que Giono utilise pour qualifier les résistants semblent faire écho à l'insensibilité qu'il afficherait à l'égard des Juifs. Il répond ainsi à une sollicitation de l'écrivain Wladimir Rabinovitch :

« Il me demande ce que je pense du problème juif. Il voudrait que j'écrive sur le problème juif. Il voudrait que je prenne position. Je lui dis que je m'en fous, que je me fous des Juifs comme de ma première culotte ; qu'il y a mieux à faire sur terre qu'à s'occuper des Juifs. Quel narcissisme ! Pour lui, il n'y a pas d'autre sujet. Il n'y a pas d'autre chose à faire sur terre qu'à s'occuper des Juifs. Non. Je m'occupe d'autre chose. »

Cependant, ces jugements à l'emporte-pièce restent cantonnés à un journal intime non destiné à la publication, et relèvent manifestement du mouvement d'humeur. Il faut rappeler qu'il n'y a aucune trace d'antisémitisme dans l'?uvre de Giono, à la différence de bien d'autres écrivains de sa génération. Il est avéré par ailleurs, on l'a dit, que Giono a caché et entretenu à partir de 1940 des réfractaires, des Juifs, des communistes. Il a autorisé la résistance bas-alpine a utiliser comme bases des fermes qu'il avait acquises, tout en restant opposé par principe à l'usage des armes. Félix Bernard, père de Roger Bernard, jeune résistant appartenant au groupe de René Char, assassiné par les Allemands en 1944, a écrit à Giono pour lui témoigner sa reconnaissance pour le soutien apporté à son fils.

L'?uvre de Giono porte aussi des traces d'une forme personnelle de « résistance ». Sa pièce Le Voyage en calèche, écrite en 1943, qui a pour héros Julio, un jeune Italien luttant contre l'armée de Bonaparte occupant le Piémont, est interdite par la censure allemande. Angelo, le héros du Hussard sur le toit et du Bonheur fou, est un résistant italien à l'occupant autrichien en 1848. Il faut mentionner aussi Angelo III (petit-fils du précédent), résistant traqué par les troupes allemandes, dans le début inédit de Mort d'un personnage, et la mort de Clef-des-C?urs dans le maquis, les armes à la main (Ennemonde). Mais c'est en écrivain de fiction que Giono s'exprime : le temps de l'engagement est terminé depuis le terrible échec du pacifisme.

La réputation d' "écrivain collaborateur" a longtemps poursuivi Giono, même après son retour en grâce littéraire à partir des années 1950, et elle n'a pas complètement disparu, malgré les nombreux documents et témoignages attestant le contraire. La grande exposition organisée au MUCEM de Marseille pour le cinquantenaire de sa mort en 2020 a permis de faire le point de manière objective sur ce sujet, sans dissimuler la part d'inconscience, voire de négligence dont Giono a fait preuve dans une période particulièrement critique de l'Histoire, avec laquelle son pacifisme farouche, nourri du traumatisme de la Grande Guerre, le mettait en porte-à-faux.

Renaissance et consécration de l'écrivain

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Dans les années d'après-guerre, Giono renouvelle profondément son ?uvre, sur le plan des thèmes comme des techniques narratives et du style, en publiant ses Chroniques romanesques (Un roi sans divertissement, 1947, Noé, 1947, Les Âmes fortes, 1949, Les Grands Chemins, 1951, Le Moulin de Pologne, 1952) et son "cycle du Hussard" (Mort d'un personnage, 1949, Le Hussard sur le toit, 1951, Le Bonheur fou, 1957, Angelo, 1958).

Avec le succès de ces livres, surtout Le Hussard sur le toit, Giono est de nouveau considéré comme l'un des plus grands écrivains français du XX siècle. Une série de 22 entretiens radiophoniques avec Jean Amrouche et Marguerite Taos est diffusée en 1952. Prenant ses distances avec son engagement d'avant-guerre, et parlant même durement de l'expérience du Contadour, qu'il juge naïve, il se veut à présent avant tout un écrivain se consacrant entièrement au "bonheur d'écrire".

En 1953, le Prix littéraire du Prince-Pierre-de-Monaco lui est décerné pour l'ensemble de son ?uvre. Il est élu l'année suivante au sein de l'académie Goncourt après la mort de Colette. De plus en plus intéressé par le cinéma (son film Crésus sort en 1960), il préside le jury du Festival de Cannes en 1961.

De nouvelles études critiques paraissent sur son ?uvre (la première, Jean Giono et les religions de la terre, de Christian Michelfelder, remontait à 1938): celle de Jacques Pugnet en 1955 (Éditions Universitaires), celle de Claudine Chonez en 1956 (Giono par lui-même, Seuil, "Écrivains de toujours"), celle de Pierre de Boisdeffre en 1965 (Gallimard, "La Bibliothèque idéale"). En 1966, une équipe dirigée par Robert Ricatte, professeur à la Faculté des Lettres de Clermont-Ferrand, puis à la Sorbonne, ouvre le chantier de ses ?uvres romanesques complètes dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade, dont le premier volume paraîtra un an après sa mort.

Même s'il a décidé de se tenir à l'écart de toute activité politique, Giono reste fidèle à son pacifisme. Alors que la guerre d'Algérie fait rage, il s'engage dans la défense du droit à l'objection de conscience, entre autres en parrainant le comité créé par Louis Lecoin, aux côtés d'André Breton, Albert Camus, Jean Cocteau et de l'abbé Pierre. Ce comité obtient en un statut, restreint, pour les objecteurs. En 1961, il proteste publiquement contre l'installation d'un centre nucléaire à Cadarache.

Si la production littéraire de Giono est moins soutenue dans les années soixante, après le prodigieux renouvellement de l'après-guerre, elle est aussi plus diversifiée : nouvelles (qui donneront les recueils posthumes des Récits de la demi-brigade et de C?ur, passions, caractères), textes accompagnés de photographies (Camargue en 1960, avec des photos de Hans Silvester) ou de peintures (Le Déserteur, en 1966, avec les ex-voto de Charles-Frédéric Brun), récit historique (Le Désastre de Pavie, 1963, dans la collection Trente journées qui ont fait la France), version définitive de Deux cavaliers de l'orage (1965). En 1968, il publie Ennemonde et autres caractères, qui réunit deux textes antérieurs, Le Haut Pays et Camargue, et dont il parle dans un entretien radiophonique une heure durant : « Un roman ça ne peut pas se définir, c'est mon expression poétique. C'est le bonheur de pouvoir l'écrire, de l'exprimer, de ne pas le garder pour moi-même mais de lui donner une forme écrite. » Son dernier roman, L'Iris de Suse, paraît en 1970.

Disparition

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Âgé de soixante-quinze ans, Jean Giono est emporté par une crise cardiaque, dans sa maison de Manosque, dans la nuit du au . Il est enterré au cimetière ancien de la ville. Sa veuve, Élise, morte en 1998 à l'âge de 101 ans, repose à ses côtés.

  1. ? Mairie de Manosque, Acte de naissance n 35 avec mention marginale du décès, sur Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence, (consulté le ), vue 39.
  2. ? Laurent Fourcaut, « Jean Giono (1895-1970) », Encyclopædia Universalis.
  3. ? Sylvie Giono, op. cit., p. 46.
  4. ? [C'est l'auteur qui souligne] : Pierre Citron, Catalogue des Célébrations Nationales de 1995 : présentation de Jean Giono, Archives de France, (présentation en ligne), page 167. Repris par le Centre Jean Giono, « Jean Giono : 30 mars 1895 ? 9 octobre 1970, biographie », sur centrejeangiono.com (consulté le ).
  5. ? Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque, p. 9.
  6. ? Insee, « Fiche de Élise Marie Maurin (1897-1998) dans le fichier des personnes décédées », sur deces.matchid.io (consulté le ).
  7. ? Pierre Citron, Giono, 1895-1970, Seuil, 1990.
  8. ? Pierre Kyria, « Jean Giono, une vie, une ?uvre », France Loisirs, p. 238.
  9. ? Acte de mariage.
  10. ? « absolu », selon le mot de sa fille, Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque, p. 41.
  11. ? « adhérent de l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires et engagé dans la lutte pour la paix », Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, « Le Maitron » : Jean Giono.
  12. ? Jean Giono. « Préface de 1936 », Les Vraies Richesses, Grasset.
  13. ? Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque, p. 51-52.
  14. ? Jean Giono, « Un message de Jean Giono à la jeunesse », L'?uvre,‎
  15. ? Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque, p. 42.
  16. ? Jean Garcin, De l'Armistice à la Libération dans les Alpes de Haute-Provence, 17 juin 1940-20 août 1944, Chronique - Essai sur l'histoire de la Résistance avec un prologue 1935-1940 et un épilogue 1944-1945, DL 4 trimestre 1990, Imprimerie Vial, p. 81.
  17. ? Jean Giono, Journal de l'Occupation, dans Journal, poèmes, essais, Paris, Gallimard, 1995, p. 333.
  18. ? Jean Malaquais, Journal de guerre suivi du Journal du métèque, Forcalquier, La Thébaïde,
  19. ? Emmanuelle Lambert (dir.), Giono, MUCEM-Gallimard, , p. 188
  20. ? Il convient sans doute de citer ici longuement Pierre Citron. Aux pages 363 et 364 de sa biographie, l'auteur écrit : « Giono aide, plus d'une fois et de toutes les manières, le comédien Charles Blavette, réfugié à Manosque. Mais il fait beaucoup plus. Il y a au Paraïs depuis 1941 un Allemand, Karl Fiedler, que chacun appelle Charles ; à cet ancien architecte, trotskyste, âgé d'une quarantaine d'années, Giono donne du travail chez lui, à entretenir un peu le jardin et à faire de petits travaux : il le nourrit, le loge, le paie. Avant septembre 1943 [...], des policiers sont venus chercher Charles ; Giono les a retardés pendant que le banni se sauvait par le fond du jardin. » (Giono 1895-1970, p. 363). « Fiedler est discret et ne lui pose pas de problèmes. Il n'en va pas de même de Meyerowitz, autre Allemand, juif, âgé de trente ans, pianiste, compositeur ; il n'est pas en permanence au Paraïs, mais, depuis 1942, il est aidé et protégé par Giono, qui lui trouve des refuges, à Manosque, à Forcalquier, à Vachères, à Marseille. Certes, Meyerowitz court tous les dangers ; mais, avec une incroyable inconscience, il semble tout faire pour les aggraver, ne pouvant vivre sans son piano dans chacune des maisons qui le recueillent, et en jouant constamment [?]. Toujours angoissé, chaque fois que se présente un problème réel ou imaginaire, il se précipite chez Giono, ou lui écrit s'il n'est pas à Manosque ; et il faut que Giono agisse aussitôt. En octobre 1943, il est arrêté et conduit au camp de travailleurs des Mées. Giono s'y rend et obtient sa libération en l'embauchant ? comme ouvrier agricole ? à la Margotte. Il y a aussi Luise Strauss ? Lou Ernst, la femme de Max Ernst, également juive ? que, jusqu'à la fin d'avril 1944, date de son arrestation par les Allemands et de son départ pour un camp de concentration dont elle ne devait pas revenir, Giono aidera moralement et financièrement, lui payant même une opération chirurgicale et le coûteux traitement consécutif ? ce qu'elle trouve naturel, et elle n'en exprime guère de gratitude. » (Giono 1895-1970, p. 363-364). D'autre part, « [dans les années 1930] il accueille d'ailleurs toujours aussi amicalement ses amis juifs qui viennent le voir, comme le contadourien Rabinovitch, dit Rabi. Ses notations trahissent seulement un agacement épisodique. Des réactions analogues se manifestent d'ailleurs aussi dans le journal à l'égard de bien d'autres, et elles sont également contredites par la conduite de Giono. Il se méfie toujours des communistes [?], mais il recueille chez lui, au début de décembre 1943, un cousin d'Élise, André Maurin, de Nîmes, interné pendant trois ans pour communisme. » (Giono 1895-1970, p. 364). Page 362 du même ouvrage nous lisons : « Mais, avec Lucien Jacques, c'est l'éloignement et le silence, depuis le début de l'année [1943] où Jean, avec générosité mais aussi avec inconscience, a donné à des résistants l'autorisation de s'installer dans la ferme des Graves, au Contadour, oubliant étourdiment qu'elle n'était pas à lui tout seul, et que Lucien, autre propriétaire, qui y venait souvent, courait ainsi de sérieux dangers. » Quelques pages plus loin : « Des brigandages ont lieu çà et là dans la région, parfois au nom de la Résistance. Des jeunes de plus en plus nombreux prennent le maquis. Giono en abrite six en permanence, plus quelques occasionnels, à la ferme du Criquet, chez ses fermiers les Bonnefoy. » (Giono 1895-1970, Seuil, 1990, p. 366).
  21. ? Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque, p. 48-49.
  22. ? Henri Pollès, L'opéra politique, Paris, Gallimard, 1937, p. 207.
  23. ? Jean Montenot, Giono, Lire, n 380, novembre 2009.
  24. ? Emmanuelle Lambert (dir.), Giono, MUCEM-Gallimard, , p. 191
  25. ? Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque.
  26. ? « Richard Golsan, Jean Giono et la « collaboration » : nature et destin politique, Mots 54, mars 1998 ».
  27. ? Philippe Burin, La France à l'heure allemande, Paris, Le Seuil, 1995, p. 354-355.
  28. ? Jean Giono, Journal de l'Occupation, dans Journal, poèmes, essais, Paris, Gallimard, 1995, p. 435.
  29. ? Jean Giono, Journal de l'Occupation, dans Journal, poèmes, essais, Paris, Gallimard, 1995, p. 389.
  30. ? Laurent Fourcaut, « Jean Giono », dans Encyclopaedia Universalis (lire en ligne).
  31. ? Pierre Citron, Giono, 1895-1970, Seuil, , p. 363-365
  32. ? Emmanuelle Lambert (dir.), Giono, MUCEM-Gallimard, , p. 189
  33. ? Jacques Mény, « 1940-1946 », dans Emmanuelle Lambert (dir.), Giono, MUCEM-Gallimard, , p. 143-148
  34. ? Marcel Neveux, Giono ou le bonheur d'écrire, Éditions du Rocher,
  35. ? Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque, p. 83.
  36. ? Association des amis de Jean Giono, « Giono et le cinéma », sur Gallica, Bulletin Jean Giono (n 8), Paris, printemps-été 1977 (consulté le ), p. 96-116.
  37. ? « Jean Giono en 1968 : "Je n'ai rien écrit encore de ce que je voudrais écrire" », sur France Culture, (consulté le ).
  38. ? Citron 1990, p. 569.
  39. ? « MANOSQUE (04) : ancien cimetière - Cimetières de France et d'ailleurs », sur www.landrucimetieres.fr (consulté le ).
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